
Série de lettres par Richard Desjardins publiées au mois de février 2006 dans le Journal de Montréal et de Québec. Disponibles sur Canoë.
Lisez-les, imprimez-les, publiez-les, faites-en part à vos proches on se fait fourrer depuis toujours et bientôt il sera trop tard pour faire quoi que ce soit.
1. L'affaire Coulombe
En octobre 2003, le gouvernement du Québec mettait sur pied une commission d'étude, dotée d'un budget de 5 M$, chargée de révéler l'état réel de notre forêt. Il nommait Guy Coulombe commissaire en chef. Grand commis de l'État, irréprochable, ancien patron de la Sûreté du Québec et d'Hydro-Québec, ex-conseiller politique de Robert Bourassa et de René Lévesque - faut le faire! -, il saurait « rassurer la population », comme le déclarait le ministre responsable des forêts, Pierre Corbeil.
En apparence, un tough, ce Coulombe. Effectivement, quand nous, de l'Action boréale, avons déposé notre mémoire au tout début des travaux de la commission, nous avions calculé qu'il ne restait pas plus de 14% de forêts naturelles en Abitibi*. M. Coulombe nous répondit sèchement que notre vision apocalyptique ne l'intéressait pas. Bon. Notre chien est mort, qu'on a pensé.
Pensée magique
Que s'est-il donc passé entre ce moment-là et le dépôt, un an plus tard, du rapport Coulombe, qui confirmait la surexploitation de notre ressource? Ceci: les commissaires se sont rendu compte que les bases de calcul de tout le bois qu'on pouvait couper chaque année reposaient davantage sur la pensée magique que sur des méthodes scientifiques, comme l'avait soupçonné la vérificatrice générale du Québec en 2002, comme le film L'Erreur boréale l'avait dénoncé en 1999.
Ce calcul crucial est effectué par une petite équipe de « bolés » enfermés dans un local du « mystère » des Ressources naturelles sur le chemin Sainte-Foy à Québec, loin des mouches noires.
Il va de soi que les membres de la commission Coulombe - qui comprenait, entre autres, un ingénieur forestier, un biologiste et un mathématicien - ont souhaité les rencontrer. Le meeting devait durer quelques heures. Trois jours plus tard, personne n'avait encore rien compris à ce fameux calcul. Données trop hypothétiques, inventaires forestiers approximatifs et incomplets, intrants majeurs manquants; on n'avait même pas comparé notre système de calcul à d'autres utilisés dans le monde.
Marge d'erreur entre 26% et 45%
Malgré la résistance systématique du ministère à livrer l'information, la commission a fini par apprendre que la marge d'erreur dans l'estimation de la ressource variait en fait de 26 à 45% selon les essences d'arbres, et non pas de quelques points de pourcentage comme les fonctionnaires l'avaient toujours affirmé. Devant une telle énormité, le commissaire Coulombe a senti la menace d'être « instrumentalisé » par le Ministère qui l'avait désigné à ce poste. Il a mis ses culottes et le vent a viré de bord.
La publication du rapport a eu l'effet d'une bombe au Ministère. Ce qui pouvait lui rester de crédibilité s'est transformé en poussière indétectable. Si le rapport a pu « rassurer » quelque chose, c'est surtout l'inquiétude que la population entretenait par rapport à la gestion de sa ressource! On savait qu'on récoltait plus que ce que la forêt peut donner, mais on pensait que cet abus serait compensé et même récompensé par une sylviculture salvatrice. « Oui, maison replante! » entendait-on partout, souvent.
La commission est venue dégonfler cette baloune. Les milliards qu'on a investis dans les travaux sylvicoles (débroussaillage et éclaircies précommerciales) n'ont pas donné plus de bois. Ils ont plutôt massacré la biodiversité ambiante. Quant aux plantations, elles n'atteignent pas la moitié de leurs objectifs. La commission est venue confirmer ce qu'on appréhendait: nous bûchons aujourd'hui dans les forêts de nos enfants.
* La commission a statué qu'il nous restait en fait 15% de forêts naturelles.
Le comité de suiveux
Le bois se trouve maintenant trop loin des usines, dans le Nord, disséminé et petit. L’impitoyable concurrence internationale nous interdit tout mirage de rentabilité. Ce sont les Chinois qui ont inventé le papier et bientôt, ils construiront des usines capables d’emballer la terre trois fois par jour, sans compter que leur main-d’œuvre s’assimile à de l’esclavage. En ce qui regarde le bois de construction primaire, plané ou pas plané, il n’est malheureusement pas exclusif au Québec. Nous avons gaspillé beaucoup de ressources forestières pour des produits qui se vendent pas cher.
Quand tout le bois est alloué, il n’y a plus de place pour celui qui arrive avec une nouvelle idée. Il aurait fallu que le gouvernement admette – il ne l’a d’ailleurs pas encore fait – que garantir éternellement du bois aux compagnies, comme nous le faisons, s’avère aujourd’hui une impossibilité matérielle. Mais il redoute la réaction des compagnies qui pourraient, dans cette éventualité, effectivement « poursuivre » le gouvernement pour bris de contrat. Des milliards et des milliards.
La peur d’être « tabletté »
C’est principalement pour cette raison que le rapport Coulombe n’a pas recommandé explicitement de « nationaliser » la ressource comme René Lévesque avait pensé le faire au début des années soixante. La commission craignait de voir son rapport simplement « tabletté », comme on dit dans les ministères. Cette ambiguïté persiste et nous causera bien des soucis.
Les populations de plus de 250 villes et villages forestiers du Québec sont en train de se rendre compte que leur ressource a été gérée non pas en fonction de ce que la forêt peut produire, mais en fonction de la capacité de produire des usines. En Abitibi, il y a deux et peut-être même trois fois trop d’usines pour le stock forestier disponible. C’est l’ancien patron de la multinationale Tembec lui-même, Frank Dottori, qui fut le premier à en parler publiquement. Le gouvernement décréta au printemps 2005 une réduction de 20 % de la possibilité forestière. (Nous verrons demain comment cette mesure n’est que symbolique et se résume à un « jeu à somme nulle ».)
Mais pour l’instant, ce qui fait littéralement capoter le ministère demeure la recommandation principale du rapport Coulombe, celle qui indique que notre foresterie devra dorénavant s’exercer selon un principe de gestion écosystémique. Oh là là! Ce que ce terme ésotérique a pu glacer le sang des fonctionnaires. Cela signifie que toute la gestion actuelle de notre ressource tombe caduque, puisque jamais, ici, on n’a considéré qu’une forêt dépendait de son sol ou qu’un animal dépendait de son habitat. Le ministre a peut-être demandé :
– « Qu’est-ce qu’on fait avec cela, mesdames, messieurs mes chers sous-ministres? Est-ce qu’un écosystème est un bidule d’orchestre pour faire de l’écho? »
La commission Coulombe
La commission Coulombe savait pertinemment bien que le ministère responsable des forêts n’a rien à cirer de l’écologie. C’est pourquoi elle lui a tendrement suggéré de s’adjoindre un « comité de suivi » externe pour le conseiller en matière de gestion écosystémique. La semaine dernière, le ministre a lui-même nommé la quinzaine de personnes qui en feraient partie : des maires, des représentants d’industries, des gestionnaires en éducation, un biologiste (ouf!) et un comédien. Au moins une bonne nouvelle pour l’industrie touristique de la ville de Québec.
Quant à la création du poste de vérificateur des forêts – indépendant du gouvernement –, chose pas mal plus sérieuse et prévue à la recommandation 7.8 du rapport Coulombe, rien.
Le gouvernement a toutefois procédé, il faut le dire, à la nomination d’un forestier en chef qui devait, à l’origine, rendre compte de l’état de notre forêt devant l’Assemblée nationale. Aux dernières nouvelles, il agira plutôt comme simple sous-ministre associé. Un de plus. Il ne faudra pas en attendre grand-chose. À sa toute première intervention publique, il échappe : « Je promets de me faire le porte-parole fidèle de l’industrie auprès du gouvernement. »* Nous pensions pourtant que ce boulot-là incombait à l’association des compagnies de bois. À l’heure où on se parle, il devrait avoir reçu les nouveaux calculs tant attendus de ce qui nous reste de forêt. Quels sont-ils, Chef?
Tout au cours de l’année, le gouvernement a voulu donner la vague impression que notre ressource forestière publique ne serait plus exclusivement marchandée en fonction de l’appétit industriel et qu’il y aurait un début de partage entre tous les utilisateurs et ce, en toute « transparence », selon ce mot en vogue qui invite immédiatement à la suspicion. Or il n’y eut aucune convocation civile à cet effet.
Ce qu’on a appris en revanche, et à travers les branches qu’il nous reste, c’est que les compagnies et le ministère discutent en super comités secrets depuis juin 2005. Monsieur le ministre transparent, auriez-vous l’amabilité de nous faire savoir de quoi ce beau monde-là parle?
* Presse canadienne, 8 décembre 2005
3. Les mesures d'atténuation
Quelques semaines après le dépôt du lourd rapport Coulombe portant sur la gestion de nos forêts, le ministre responsable de la ressource, Pierre Corbeil, annonce finalement qu'il coupera 20% de la « possibilité » forestière au Québec, le temps que son équipe de « bolés » refasse ses grands calculs pour déterminer ce que, réellement, nous avons de disponible comme bois. On parle ici de réduire de 20% la possibilité forestière et non pas de réduire la récolte de 20%! Nuance énorme. La possibilité, c'est ce qu'on pourrait, théoriquement, couper de manière soutenue sans toucher au capital forestier. Or, le ministère accorde tellement de bois « possible » chaque année aux compagnies que celles-ci parviennent difficilement à tout récolter.
(Ce 20% de réduction demeure tout de même assez bizarre. Car si la commission a pu établir que le ministère pouvait se tromper de 50% dans ses estimations du bois disponible, celui-ci aurait dû, par précaution, réduire la récolte annuelle de moitié. Mais bon! La foresterie est un art et non une science, comme aiment le dire les ingénieurs forestiers quand ils se sentent un peu perdus.)
Cette mesure de réduction, spectaculaire, mais somme toute inoffensive, a provoqué quand même une colère de principe dans les compagnies, outrées de l'insensibilité du gouvernement vis-à-vis de leurs déjà « gros problèmes actuels » avec les Américains*.
Face au tollé des compagnies, aux cris du coeur des élus du Saguenay - Lac-Saint-Jean, aux gros bras mécaniques virevoltants de la FTQ, le ministre annonce à l'automne 2005 une série de curieuses « mesures d'atténuation » qui vont, dans les faits, non seulement annuler l'effet de la réduction de 20% mais détériorer davantage nos écosystèmes forestiers.
Ainsi:
- On permettra aux industriels d'aller chercher le restant de bois alloué qu'ils n'ont pas réussi à récolter en 2000, 2001, 2002, etc. Ils avaient probablement oublié une couple de bonnes patchs d'épinettes en chemin. Ça complète ainsi le réseau québécois de coupes à blanc.
- Là où le bois a toujours mal poussé et poussera toujours mal à cause de la particularité des sols, eh bien maintenant, on peut aller le chercher. Ce n'était pas écologique hier, mais ce l'est devenu aujourd'hui.
- On « donnera » aux compagnies le bois resté debout après un feu de forêt. Contrairement à ce qu'on laisse entendre, le bois brûlé - superficiellement la plupart du temps - n'est pas du bois perdu. Il contribue à régénérer la ressource. À la limite, quand les compagnies en manqueront, elles n'auront qu'à engager des pyromanes contractuels.
- On prétendra que l'immense forêt nordique, la semi-taïga - qu'on avait retirée du calcul forestier parce que non renouvelable -, eh bien maintenant, elle pourrait s'avérer tout d'un coup rentable. On n'ira jamais la bûcher cette forêt de bonsaïs, soyez-en assurés, mais de l'inclure dans la possibilité forestière globale fait en sorte qu'on pourra abattre ce qui reste au sud et jusqu'aux abords de la rue Racine à Chicoutimi s'il le faut.
Les docteurs Mailloux
Les docteurs Mailloux de la foresterie boréale de l'Université du Québec de l'endroit vont essayer de faire avaler cette fraude intellectuelle aux éditorialistes du coin, qui vont expliquer au peuple que c'est à cause des environnementalistes et des Indiens qu'Abitibi-Consol n'ira pas bûcher dans la semi-taïga. À moins qu'on lui subventionne une usine de « trous d'picks » embouvetés; une belle usine torontoise de luxe, avec mécanique finlandaise et informatique japonaise avec pas de jobs dedans. Le modèle québécois, en somme.
Finalement le gouvernement, fier de l'annoncer, vient d'allonger 460 M$, dont pas une cenne n'ira à un travailleur licencié. Pendant qu'Hydro-Québec nous rapporte deux milliards par année, que la loto nous en donne un milliard, que la SAQ en fait autant, nous payons de nos poches pour raser le Québec.
* Aux États-Unis, les forêts sont pour la plupart privées alors qu'ici, elles appartiennent au public. Quand un industriel américain produit du « deux par quatre », son prix doit refléter une partie du coût d'achat de sa terre forestière. Il n'arrive pas à concurrencer le prix du « deux par quatre » québécois obtenu à partir d'une forêt publique quasiment gratuite où la sylviculture est assumée par l'État. D'où la crise du bois d'oeuvre, qui ne concerne que le « deux par quatre ». Si nous fabriquions davantage de meubles, d'armoires, de maisons toutes faites, de violons, etc., nous aurions évité d'armer l'argument américain. La crise serait encore moins grave si nous n'étions pas si captifs de leur marché. Paresse historique.
4. Chevrette Pontiac
Les compagnies ont su bien avant que le rapport Coulombe ne soit rendu public qu'il recommanderait une baisse dans le volume des coupes de bois. En « bonnes citoyennes corporatives », comme elles s'autoproclament toujours, les compagnies se sont empressées de remplir leurs cours à bois à ras bord tout au long des années 2004-2005. Ça se voyait même sur les routes. Des trucks et des trucks et des trucks.
Tout le beau bois qu'il nous reste est en train d'être passé à l'abatteuse ; l'habitat immédiat des villages autochtones, celui de nos anciennes pourvoiries les plus respectueuses de la ressource, des territoires candidats au programme d'aires protégées, on bûche maintenant sur les îles de cette merveille mondiale qui s'appelle le réservoir Gouin, tout ça pour enregistrer en fin d'année un niveau de récolte historique - 33 beaux millions de mètres cubes de bois résineux - accompagné de pertes financières colossales. Félicitations! Gang de bandits de grand chemin. Après cela, plaignez-vous de votre « image »!
En désespoir de cause, l'association des compagnies de bois vient d'embaucher le désopilant Guy Chevrette, véritable Tartuffe de l'histoire politique québécoise contemporaine. Il représente en chair et en os tout le problème de la foresterie nationale : le copinage entre les politiciens et les industriels. Voyez : si les compagnies de bois ont engagé cet ancien ministre responsable des forêts pour en faire leur représentant, c'est dire comment il a pu les maganer, ces compagnies, n'est-ce pas, du temps qu'il devait, en tant que ministre, les contrôler. En réalité, il continue de faire ce qu'il a toujours fait : voir à l'approvisionnement des compagnies au plus bas coût possible et en minimisant toutes les autres contraintes. Espérons seulement qu'il tire une certaine satisfaction à toucher double salaire pour la même job*. Une belle récompense.
Le voilà qu'il veut nous faire pleurer sur les déboires actuels des compagnies forestières les plus poches du Canada. Sur les dix plus grosses forestières au pays, trois sont dans le trou jusqu'au trognon et elles sévissent toutes au Québec : Domtar, Abitibi-Consol et Tembec. Elles n'ont toujours produit que du papier, du panneau et du « deux par quatre » avec des arbres qu'on leur concède à cinquante cents la pièce, avalant au passage des territoires d'épinettes uniques au monde.
Et maintenant que le marché est saturé, que les actionnaires anonymes qu'elles ont gavés pendant des années s'impatientent, ces compagnies s'en viennent bummer de l'argent public. Elles ne peuvent plus emprunter parce que les banques maintenant échaudées ne croient plus à la réalité de leurs réserves de bois. Et leurs obligations s'apparentent de plus en plus à des pitons de bingo. Des junk bounds comme on dit dans le Wall Street Journal. Cela n'a pourtant pas empêché Abitibi Consol de verser à ses actionnaires, au cours des cinq dernières années, presque quatre fois plus d'argent qu'elle n'en a fait, quitte à fermer des usines!
Leur nouveau lobbyiste en chef a même le culot d'invoquer le spectre du chômage si l'État ne crache pas son cash dans le trou sans fond des dettes de ces compagnies. Non mais qu'est-ce qu'elles s'en crissent du chômage, les compagnies! On vient de le voir à Lebel-sur-Quévillon. À 17 heures un bel après-midi de décembre dernier, les travailleurs de l'énorme papetière Domtar de l'endroit apprennent que le moulin ferme le lendemain matin. Ils seront jetés dehors sans « mesures d'atténuation » spéciales.
En réalité, depuis dix ans, la production forestière au Québec s'est accrue de 45 % mais l'emploi, lui, de seulement 1 %.
Rien qu'elles n'ont pas fait, les compagnies, pour informatiser leurs usines au maximum et réduire leur main-d'oeuvre au minimum. Aussi, leurs opérations en forêt sont entièrement sous-traitées. Les propriétaires de machinerie, les camionneurs, les planteurs, les débroussailleurs vivent tous au seuil de la faillite, quand ils ne se font pas carrément voler leur temps et leur bois. À ce sujet, une enquête s'impose, tout le monde forestier le sait.
L'ancien ministre souverainiste, Guy Chevrette, « démissionné » par son propre gouvernement, recyclé depuis en mercenaire à tout drapeau, grand amateur de « gros bon sens » qui n'en est jamais un, se permet même de dire que nos forêts ne devraient pas être gérées par les « verts » du Plateau alors que tout se décide, y compris son propre sort, dans les bastions libéraux de Westmount à Montréal et de Rosedale à Toronto.
Qu'elles crèvent ces compagnies qui nous siphonnent et nos territoires et notre économie! Nous pouvons faire mieux. Et mettre au travail bien plus de monde pour bien plus de temps. L'intelligence forestière existe ici. À nous de la faire fleurir.
- Je viens d'apprendre que Guy Chevrette a donné son nom à une fondation qui se consacrera à restaurer les habitats fauniques. Cette fondation, un club d'anciens ministres et d'industriels qui ont saccagé les habitats fauniques, est financée à 50 % par Abitibi Consol. L'actuel ministre responsable des forêts, Pierre Corbeil, a également souscrit.
5. L'enterrement du rapport Coulombe
Je ne crois pas que le gouvernement appliquera les recommandations du rapport Coulombe. Au mieux, il fera semblant. Notre forêt est tellement maganée qu'il lui faudrait idéalement un repos forcé d'au moins une génération pour se reconstruire une beauté et une force qu'elle arborait encore il y a cinquante ans. Comme disait le bonhomme, « pour voir des gros arbres aujourd'hui, il faut aller en ville ».
J'ai lu dans La Tribune de Sherbrooke, en février 2004 : « Une richesse forestière importante, des conglomérats d'entreprises qui rasent tout à rabais, un gouvernement qui a les mains liées par les contrats à long terme qu'il a signés et une population qui trouve ça dégueulasse mais qui a peur que ça change parce qu'on risquerait de perdre des emplois. » De quoi parlait-on? De la République démocratique du Congo. Sommes-nous devenus le Congo des USA? Des nègres blancs? Comme le disait le regretté Pierre Vallières? Oui.
Le mandat principal que la commission Coulombe impose au gouvernement en est tout un, c'est vrai : Changer de bout en bout notre façon même d'aborder notre foresterie. « L'approche écosystémique », est-il écrit. C'est-à-dire utiliser nos territoires en les maintenant constamment en état de santé et de régénération adéquates. Bon. Ça paraît bien mais... nos grosses papetières, nos grosses scieries, ne carburent pas à ce principe.
Des compagnies d'argent
Ne l'oublions jamais, ce ne sont pas réellement des compagnies de papier ni de bois de construction mais des compagnies d'argent. Punto finale. Même si elles sont gravement endettées, ces industries présentent un chiffre d'affaires équivalant au tiers du budget du gouvernement. Alors, une fois que monsieur Domtar a parlé à un quelconque ministre, il a tout le loisir de s'en retourner jouer au golf sans attendre une réponse.
Non, je ne crois pas que le gouvernement prenne au sérieux le rapport Coulombe. S'il avait vraiment voulu enclencher un virage écosystémique, il aurait pu rapidement :
1 -- Prendre des mesures assez simples qui n'impliquent pas de grands bouleversements et qui diminueraient grandement la pression sur nos écosystèmes, comme le retrait de la machinerie lourde sur nos territoires humides (catastrophique) et la fermeture des chemins forestiers, une fois la récolte exécutée. Comme on le fait ailleurs.
2- Faciliter l'implantation d'un réseau d'aires protégées qu'il s'est lui-même engagé à réaliser à hauteur de 12 % du territoire. À l'Action boréale, chaque fois que nous proposons un territoire qui mérite protection aux yeux de tous, nous devons nous battre constamment contre l'impitoyable résistance offerte par le ministère des Ressources naturelles et de la Faune (MRNF). Même l'autre ministère, celui de l'Environnement, qui voit à l'implantation du réseau, se casse les dents sur son ministère frère et voit ses propositions stoolées aux compagnies, qui se précipitent pour les bûcher, ou se les fait ratatiner à leur plus simple expression. Il est même arrivé que le ministère des Ressources naturelles et de la Faune refuse une proposition d'aire protégée émanant d'une compagnie qui voulait se donner une belle image environnementale! « Si vous prenez pas le bois, on va le donner à une autre compagnie », s'est-elle fait répondre.
3- Arrêter le bûchage dans nos pourvoiries. Elles constituent un réseau de joyaux naturels unique au monde -- le vocable « pourvoirie » n'existe même pas encore dans le dictionnaire - et sont assaillies sans relâche par les forestières, qui détruisent leur raison d'être. Sur une période de dix ans, ces 700 entreprises génèrent plus de revenus que l'abattage de leurs forêts. Et de plus, cet argent s'intègre à l'économie régionale.
4- S'enquérir de l'expertise écosystémique développée au long des années dans les forêts modèles québécoises existantes et proposer un plan de généralisation de cette foresterie à l'ensemble du territoire. Si nous ne sommes pas capables de faire une foresterie sans saccager, il faut s'abstenir d'en faire.
5- Et la moindre des choses, accuser réception du Protocole d'intervention en forêt élaboré par l'Assemblée des Premières Nations, premier pas en vue de désamorcer les nombreux conflits à venir avec les communautés autochtones.
Une sous-ministre me disait qu'il faudra du temps pour effectuer ce grand virage :
« C'est comme un gros bateau. C'est long à faire virer. » Surtout quand il a déjà arraché les trois quarts du quai.
6. États généraux en vue
Les arbres sont des êtres minoritaires dans une forêt. Mais les plus visibles. Et les seuls qui détiennent une valeur commerciale. Si les dommages environnementaux étaient pris en compte dans le coût de production d'un madrier, d'une rame de papier, les Domtar, les Abitibi-Consol, les Tembec n'auraient jamais vu le jour.
Encore aujourd'hui, les seules lois forestières en vigueur garantissent uniquement des objectifs économiques. Légalement, les valeurs sociales n'existent pas, tout comme la réalité écologique. Les compagnies ont le droit de tout faire, partout où ce n'est pas privé. Et elles le font.
Notre forêt est publique à 90%. Elle appartient à nous tous, personnellement, même à quelqu'un qui n'y jamais mis les pieds. Privilège unique au monde. Or, en 1987, à notre insu, un gouvernement a commis l'erreur de concéder, par contrat séculaire, la totalité des arbres à des ramassis de compagnies devenues gigantesques et qui se sont avérées, par-dessus le marché, abusives, incompétentes, ruineuses, et privatisant par le fait même la majorité du territoire géographique québécois méridional.
Véritable nationalisation
Il est maintenant temps de faire une cassure, de réaliser une véritable nationalisation de notre ressource et de créer une sorte de régie des forêts, indépendante et du gouvernement et des compagnies. Sa mission consistera à gérer le patrimoine forestier en fonction des besoins de la société et dans le respect intégral de nos écosystèmes. Nous devrons inventer une stratégie forestière non aliénée au seul approvisionnement des méga-usines. Ce que la commission Coulombe voulait dire mais n'a pas osé.
Il est possible de récolter chaque année énormément de bois mais dans une zone beaucoup plus restreinte. Là où ça pousse, viarge! L'équipe du professeur Christian Messier de l'Université du Québec a estimé que nous pourrions ainsi conserver intégralement 30% de nos territoires naturels si nous entreprenions une forestation intensive dans nos zones les plus productives. (Faire de l'élevage de mètres cubes à la scandinave, en somme.) Sur le reste du territoire conventionnel, une foresterie d'intelligence écosystémique comblerait nos besoins.
Comment partager cette ressource maintenant? En raison de notre position géographique éloignée, de l'éloignement de nos réserves de bois à l'intérieur même du Québec, nous perdons la guerre du « deux par quatre » et du papier, ces produits bas de gamme facilement concurrencés par les forêts plus productives d'Amérique du Sud et par les salaires dérisoires qu'on y consent.
Il nous apparaît normal que la priorité d'approvisionnement soit accordée à ceux qui produisent quelque chose de mieux avec la matière première. - Comment se fait-il qu'une des plus grandes forêts du monde, la nôtre, n'ait pas engendré d'IKEA? - En réalité, ce sont des entreprises spécialisées, petites et moyennes, qui ont créé de l'emploi dans nos régions ces dernières années.
En bout de ligne, environ le quart de nos écosystèmes forestiers pourraient ainsi persister dans leur état sauvage, soit par l'implantation d'aires protégées, soit par leur restauration. L'Institut Pembina vient tout juste d'évaluer que la valeur marchande des produits de la forêt boréale est inférieure à deux fois et demie sa valeur en capital naturel et en services écologiques. Ne l'oublions plus.
Le moment est venu de l'exercer ce privilège unique au monde, celui de jouir d'une forêt publique et de l'aménager selon notre coeur et notre raison.
À quand les états généraux sur la nouvelle forêt, qui conviendraient de la meilleure façon d'appliquer le rapport Coulombe?
« Les fruits sont mûrs... si t'as compris », comme disait Félix. Et j'ajouterais, sauf vot' respect : « Et les cocottes sont chaudes. »
Une marée montante soulève tous les bateaux. Action boréale
Dans la même veine, signez la pétition pour la protection de la forêt boréale.
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Commentaires
Je réponds à deux postes en un: on devrait voter à la proportionnelle pour former un conseil des sages, composé de 12 personnes de tous âges pour former un conseil de surveillance et de proposition, un conseil qui recommande et alerte, et Richard y serait commis d'office...
richaaaaaard!!!
dans le même ordre d'idee, je conseille un petit tour sur http://www.ondortcommeunebuche.com/fr
| samedi 18 février 2006 19:23:55
- - -
À tête reposée, je vais relire. Ça l'exige. Merci pour le tuyau.
Francois | samedi 18 février 2006 22:46:59
- - -
Vous voulez capoter et déprimer?
Utilisez Google maps satellite
Région de Québec
OK? Regardez bien ...
Région au nord-est de La Sarre (Abitibi)
à l'est de Lebel-Sur-Quévillon
Nord de Chicoutimi
Sept-Îles
Ouest de Sept-Îles
Je pourrais continuer comme ça mais je voudrais pas vous faire brailler...
phonono | dimanche 19 février 2006 22:58:43
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*braille*
| lundi 20 février 2006 13:49:47
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Ca fait 30 ans qu'on entend dire que c'est alarmiste et catastrophique, et rien n'a encore bougé. Pire: l'étalement urbain prend de l'ampleur, et même si la déprise agricole permet à une infime portion de la forêt de reprendre du terrain, on coupe ailleurs. Laissez-moi deviner: "la masse" se réveillera quand il sera trop tard, comme trop souvent... Pessmiste, moi ?
Akelia | mardi 21 février 2006 12:11:14
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